Magazin'Art
Dreamscape (Ancestor series), conté, 58,5 x 39 po, 1975

Capteur d’âmes

L’art de John Gould

L’art du dessin

Les grandes oeuvres d’art dégagent une forte présence. Elles ont un impact visuel indéniable. Elles attirent le regard et le retient, en partie grâce au style adopté par l’artiste, en partie par leur sujet. 

L’artiste canadien John Gould (1929- 2010) est reconnu surtout pour la constante haute qualité de ses fascinants dessins, sa technique de choix. « Les techniques de peinture et de sculpture sont plus ardues et tellement moins directes, » écrit-il dans John Gould Journals , 1996. « Le matériel requis est encombrant et complexe, et parfois complique le travail. Y mettre autant d’efforts est évidemment noble, mais votre lancée s’en trouve ralentie. Voilà pourquoi j’ai dessiné toute ma vie ! Il n’y a que moi et le papier. Tracer la première ligne sur ce papier active instantanément cerveau et muscles. Dessiner se fait en temps réel. »

Jeune adulte, en plus de son travail de dessinateur, comme caricaturiste pour un quotidien par exemple, Gould a occupé divers autres emplois, incluant musicien accompagnateur pour effeuilleuses et chiens savants. Il mit également à profit un réel talent d’acteur, qu’il tenait, disait-t-il, de ses parents, mais aimait surtout jouer du saxophone dans des bars. Toutes ces expériences de travail, en plus de traverser le Canada en autostop et voyager au Mexique, au Pérou, en Espagne, au Japon et ailleurs, lui offrirent d’innombrables opportunités d’observer les gens de toutes races, de disséquer leurs gestes, d’absorber leurs états d’âme et d’interagir avec eux. Ainsi devint-il un fabuleux interprète du comportement humain, transposant ses connaissances avec une dextérité sans faille sur papier, sur panneau isorel et autres supports.

 « Le musicien de jazz se définit lui-même dans l’improvisation, dit-on, » écrit Gould. « Il en va de même pour le graphiste qui se dévoile tous les jours et se lie intimement à son matériel. S’il s’agit d’un papier Japonais fait main, il doit se familiariser instantanément avec les fils, copeaux, fragments incrustés dans sa surface. Avant de commencer un dessin, je scrute la feuille de papier. Il s’agit d’une collaboration. Si j’ai de la chance, le papier me dira où il veut aller; alors seulement, je peux me joindre à lui. »

The Pearly, collage et crayons de couleur, 72 x 48 po, 1978

The Pearly, collage et crayons de couleur, 72 x 48 po, 1978

Kay Kritzwiser, qui fut critique d’art du Globe and Mail  de Toronto, fait mention de l’énoncé de Gould à l’effet que le graphiste « se dévoile » chaque jour, dans la préface qu’elle signe dans John Gould : The Drawn Images , 1979. « Les dessins de Gould sont une extension de lui-même. Il ressemble à ses dessins. Ses mains bougent, avec économie de mouvement, comme si elles tenaient un crayon en permanence. Il est mince, filiforme tel les fines lignes tracées sur le papier donnant vie à l’un des acteurs Kabuki de sa série de dessins japonais, » écrit-elle. Dans Bunraku Puppet Play , par exemple, encre sur papier de riz, où les acteurs vêtus de leurs robes sont enveloppés de contours sinueux. « Sa méthode de travail est tout aussi disciplinée que le sont ses dessins. Les dessins et l’homme semblent se sustenter l’un l’autre. Sa continuelle exploration de la ligne tracée coïncide avec son évaluation silencieuse des êtres humains qu’il dessine. » Kritzwiser fait particulièrement mention de ses portraits d’indiens de Guanajuato et Oaxaca au Mexique, « ces visages pleins de dignité, reflétant leur héritage ancestral » dessinés par Gould « en toute sensibilité, avec économie de traits. »

Ainsi, dans Mexican Couple , dessin au crayon conté, circa 1965, l’artiste a su capter la tension existant entre un mari et son épouse. L’homme aux larges épaules, tête légèrement élevée sous son chapeau à grand rebord, surplombe sa frêle épouse, tête couverte d’un foulard, qui se tient debout devant son bras gauche. Les yeux baissés, elle regarde vers la gauche. Serait-ce de la gêne ? Quoi qu’il en soit, il est clair qu’elle préférerait ne pas faire partie de l’image. De fait, les deux partenaires s’y tiennent rigides, sérieux, visages sévères, bouches serrées, comme s’ils posaient pour encore un autre touriste muni d’un appareil photo.

Gould ne se contente pas de capter l’essence de l’être humain; dans Sleeping Cat , 1974, crayon conté et gesso sur panneau rigide, il évoque la squelettique flexibilité d’un chat. L’animal est en boule, molletonné tel un douillet coussin, un pli légèrement ondulé au centre du corps délimitant la jonction de l’omoplate et de la hanche, la queue repliée sous le ventre, la tête abaissée bien serrée sur le corps. Comment peut-il se contorsionner ainsi ? C’est la question que l’on se pose. Mais, après tout, il s’agit bien d’un chat ! Gould a brillamment positionné la tête de l’animal, un oeil ouvert, un peu railleur, observant le spectateur, les yeux duquel sont guidés par Gould à rendre ce regard. Lors d’une rétrospective à la Roberts Gallery de Toronto en septembre dernier, ce dessin, jouissant d’une grande popularité, a été décrit par un amateur d’art comme étant « serein ». Il l’est effectivement !

Gould écrit à ce sujet : « Ma déficience de perception entre le rouge et le vert m’a finalement bien servi au cours des années subséquentes. J’ai du apprivoiser la glorieuse richesse de l’échelle de gris, chercher les subtiles gradations de tonalité et apprendre à apprécier l’imprimé, la photographie et la cinématographie. Cela m’incita à m’intéresser au dessin. » 

Sa série Ancestors  est probablement celle qui attire le plus l’attention. David Balzer, dans la brochure reliée à la rétrospective de 2013, la situe au sommet de la carrière de Gould. Quant à lui, l’artiste en dit : « J’avais eu l’occasion d’admirer les oeuvres des Expressionnistes abstraits lors de l’exposition Albright Knox de 1951. J’étais remué et fort excité, mais je savais que ne pourrais jamais travailler de cette façon. Il me fallait chercher à mettre à profit ma maîtrise du dessin en fusion avec l’abstraction sur une seule et même surface. J’ai donc appliqué à main libre trois flaques de gouache sur carton – en totale abstraction  – puis les ai en partie compartimentées et détaillées finement. Il s’agissait donc alors de ‘dessins peints’. Cette idée me plait encore énormément. »

The Comedians, conté, 40 x 60 po, 1975

The Comedians, conté, 40 x 60 po, 1975

De cette série, Summertime , 1974, crayon conté, exploite la fascination de Gould pour le mouvement, le jeu d’ombre et de lumière et la cinématographie. Gould a de fait produit six pièces cinématographiques, dont Little Monday, présentée pour la première fois à la Biennale de Venise en 1966, John Gould on Drawing et The Spain of John Gould . Summertime est constitué d’images multiples : au coin supérieur gauche, une mouche au corps sombre, ailes déployées ; au centre droit, un femme nue passant un pull over ; au coin inférieur gauche, un homme en sous-vêtements, faisant dos au spectateur, apparaît en trois images alignées en ordre décroissant de grandeur et simulant un variation de mouvements, tels les bras grands ouverts ou la jambe gauche relevée ; au coin inférieur droit, une anomalie peut-être, une religieuse en habit fait face au spectateur les mains ramenées au-dessus de sa tête formant un triangle isocèle, comme pour se protéger. Mais de quoi ?

« Il y a des recoupements, » commente Gould à propos de Summertime, « des fondues en entrée et en sortie, des intervalles, des effets de montage, des changements d’angles et de point de vue qui sont dûs en grande partie à notre degré d’acceptation des conventions cinématographiques. »

La série Buster Keaton’s Journey , 1974, crayon conté, est également remplie de mouvement. Coin inférieur gauche, un homme chauve soulève une femme en extase, seins exposés et jambes très écartées soulevant sa jupe comme par un coup de vent ; au centre droit, trois visages tristes du grand comédien du cinéma muet, Buster Keaton, se recoupent ; au centre, cinq têtes de Gould lui-même à intervalles bougent de gauche à droite, fidèle à son crédo : « le graphiste se dévoile lui-même chaque jour. » 

Looking at You, conté sur papier, 11,25 x 8,75 po, 1980

Looking at You, conté sur papier, 11,25 x 8,75 po, 1980

Dans la foulée de grands artistes classiques tels Durer, Rembrandt et van Gogh, Gould a dessiné son autoportrait au naturel ou jouant un personnage, vu son affection pour les effets théâtraux. Looking at you , circa 1980, crayon conté sur papier, nous montre exclusivement son visage et son cou, couronné de lames de cheveux dressées. Il a cependant dessiné son oeil droit – ou est-ce son oeil gauche vu dans un miroir ? – grand ouvert, alors que son oeil gauche est à demi fermé et assombri. Ainsi, le spectateur est forcé de se concentrer sur l’oeil droit qui le regarde.

Quixote One, 1978, dessin au crayon conté, que Gould a lui-même décrit comme « une étude de mouvement et autoportrait, » présente l’artiste de front, de la tête à la taille. L’emphase n’est plus sur un oeil mais plutôt sur la pose, formelle voire hautaine du modèle. Gould ici se ‘dévoile’ en Don Quichotte.

Sleeping Cat, conté et gesso sur panneau, 9,5 x 11, 75 po, 1974

Sleeping Cat, conté et gesso sur panneau, 9,5 x 11, 75 po, 1974

L’artiste Kristin Basso de Consecon, Ontario, ayant hérité de sa mère d’un dessin de Gould, cette dernière possédant « quelques pièces de Gould », aime beaucoup Quixote One . « J’ai toujours admiré le geste qui capte l’essence d’un sujet en quelques traits. J’ai toujours aimé le style de Gould, sa délicatesse, sa douceur, qui exprime une certaine mélancolie. »

Le galeriste Paul Wildridge, de la Roberts Gallery, a eu l’occasion d’admirer les dessins de Gould pour la première fois alors qu’adolescent, il travaillait à la galerie. « J’ai vu son exposition sur Marcel Marceau en 1971. Plusieurs années plus tard, j’ai fait l’acquisition de ma première oeuvre d’art, un dessin de Gould intitulé The Conjuror . Cette pièce a agrémenté ma vie tout au long des 35 dernières années et j’en tire encore énormément d’agrément. Il était étonnant de voir comment les expositions de Gould attiraient un grand nombre d’artistes et d’étudiants en art. Tous débordaient d’admiration, pour ne pas dire d’envie, pour cette habileté qu’avait Gould de dessiner une simple ligne remplie d’expression. »

Les dessins de Gould font partie de grandes collections de musée, incluant le Musée des beaux-arts du Canada, ainsi que de nombreuses collections privées en Amérique du Nord, Grande-Bretagne et au Mexique.

Il nous a légué une oeuvre incomparable, incluant une compagnie de personnages d’envergure internationale que nous ne pouvons faire autrement qu’aimer. À travers eux, il nous montre notre propre humanité et nous n’en sommes que plus riches.


Texte par John Norris
Les photos sont une gracieuseté de la Roberts Gallery

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