Magazin'Art
Maison à Baie-Saint-Paul, 1946

Maurice Le Bel (1898-1963)

Un parcours légitime – Du terroir à l’abstraction

Sur la cimaise

 « Un artiste d’avant-garde est l’opposant du système existant. » – Ionesco

 « Arrivé sur l’autre rive, fais y arriver les autres. » – Bouddha

Les peintres québécois du début du siècle ont représenté des femmes, des paysages, des scènes du quotidien et des natures mortes par les moyens de la gravure, la peinture et la sculpture. Arrivèrent plus tard quelques rares Cubistes cherchant à donner une représentation géométrique, dépouillée de références. Puis ce fut le tour des Surréalistes, Alfred Pellan en tête, avec des créations tirées de l’imagination et des impressions venues par le rêve. Enfin, les abstractions des Automatistes du mouvement Refus Global, formé par les Borduas, Riopelle, Ferron, Gauvreau, Barbeau et autres, désormais connues ouvriront la voie aux Plasticiens dont Molinari se fera le porte étendard national. Voilà succinctement ce qui constitue l’essence de ce que l’on nomme aujourd’hui l’École de Montréal.

Cinquante ans après sa mort, Maurice Le Bel ressurgit comme un diamant brut dans l’actualité de l’histoire de l’art du Québec, grâce aux recherches du conservateur Richard Foisy, à qui l’on doit une exposition réunissant plus d’une soixantaine d’oeuvres ainsi qu’un incontournable ouvrage de références publié chez Fides.

Artiste pluridisciplinaire

Gravures, dessins, peintures – Naturaliste, cubiste ou abstraite, la création de l’artiste, mais surtout sa mouvance générale, a toujours apparu pour le public dans un étonnant mouvement de marginalité par l’influence du statut critique sous lequel l’oeuvre de Maurice Le Bel s’est inscrite dans les médias. Parlons de propos s’opposant radicalement à un cheminement des plus légitimes. Sauf que de cette marginalité, aujourd’hui surgissent des oeuvres d’exception permettant un nouvel éclairage de réflexions concernant l’évolution de l’École de Montréal ainsi que sur les habitudes plutôt conservatrices des collectionneurs de l’époque.

Rue Sainte-Cécile, 1943

Rue Sainte-Cécile, 1943

De fait, à la lumière du bouquin de Richard Foisy, Maurice Le Bel n’a cessé de repousser les approches techniques des moyens d’expression. Ce qui lui permet, aujourd’hui, de pouvoir s’inscrire dans les échelons supérieurs de notre histoire de l’art. Cette réussite n’est pas miraculeuse. Le tempérament de l’artiste l’explique largement. Sauf que nous sommes en droit de nous demander si ce cheminement d’autodidacte serait possible à notre époque. Du temps de Le Bel, la pratique de l’art commandait aux artistes de progresser afin de dire la condition humaine sous diverses formes et styles. Or, la création de Le Bel imprègne le spectateur d’un esprit de liberté. Le peintre était au parfum des techniques et des pratiques les plus subversives, selon le jugement des autorités en matière d’art d’alors. Censure ? Mainmise des gens du domaine de l’art ? Quoi qu’il en soit, cette exposition plus que formidable, témoigne de l’époque elle-même.

Retour au senti personnel

La petite porte des arts visuels de l’époque se faisant de plus en plus étroite au sein des médias, les peintres ont senti le besoin de pousser la métamorphose vers une interprétation plus inventive des thèmes connus afin de survivre. Stanley Cosgrove se mettra à brosser ses grands arbres sans détail aucun. Jean Dallaire insufflera comme jamais sa magie surréaliste dans ses oeuvres. Paul Vanier Beaulieu exprimera son lyrisme extrême avec cette spatule si détestée. Jean-Paul Lemieux, peintre de la mélancolie et de l’introversion tourné vers soi, ne peindra dorénavant que ses déserts de neige présentés à l’horizontale. OEuvres austères qui trouveront une résonance inattendue à travers les citoyens du Canada tout entier à titre de Maître de l’École de Montréal. Nous pourrions aussi parler ici de la dissidence singulière des Marc-Aurèle Fortin, Muhlstock et Kittie Bruneau nous conviant toujours, et plus que jamais en 2013, à l’intemporalité des symboles et de la dissolution des songes éveillés. L’influence de la critique des médias et les dictats de l’École de Montréal obligeront les artistes à un continuel affrontement. Cet antagonisme amènera les créateurs à une exigence d’authenticité au plus profond de la sensibilité.

Autportrait, 1944

Autportrait, 1944

Maurice Le Bel

Difficile ici en quelques lignes de ramener le propos et les descriptions exhaustives du fascinant bouquin de Richard Foisy. Sauf que prodigieusement doué, Maurice LeBel a su se garder de la complaisance tout en s’efforçant d’atteindre à un maximum d’expression avec un minimum de moyens. Le Bel gravait dans le linoléum et peignait d’instinct comme il respirait, sans idée préconçue et surtout sans les commentaires savants de l’époque. Facile de deviner qu’il embrassait la vie et ses mystères tout en gardant cet esprit créateur capable d’émerveillement. Ses linoléums aux traits si précis et expressifs sont dignes de l’artiste chroniqueur de haut niveau. La recomposition de ses sujets à la manière des Cubistes fait chanter l’harmonie des formes par le choix savant des couleurs à la texture délicate. De ses abstractions, nous dirons qu’il cherchait plutôt à évoquer qu’à dire par la simplification des gestes voulant ajouter une dimension nouvelle à l’optique de l’époque. Cinquante ans après sa mort, Maurice LeBel apporte un souffle d’air frais au sein de l’École de Montréal, solennelle, biaisée par les médias et empesée. Retenons de son oeuvre non seulement un regard tantôt sérieux tantôt amusé mais également une impression de grâce et de grand raffinement.


Texte de Michel Bois

Pour infos : On contactera monsieur Richard Foisy, conservateur de l’exposition au Centre d’exposition Lethbridge, Saint-laurent, et auteur du catalogue publié aux Éditions Fides; ainsi que Céline Le Merlus, Musée des maîtres et artisans du Québec, au 514 747- 7367 poste 7202. – conservation@mmaq.qc.ca

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