Magazin'Art

Riopelle

Une question de signature

L’art et les affaires

On raconte qu’un jour où Picasso se trouve dans un café, il se fait aborder par des admirateurs. Pour leur faire plaisir, il exécute sur place un petit dessin et le leur remet. Les admirateurs, s’extasiant devant l’esquisse, demandent alors au maître de le signer. Picasso reprend aussitôt le dessin et le déchire.

On ne sait pas si cette anecdote est véridique, mais il demeure que sur le marché de l’art, la valeur intrinsèque d’une œuvre et la signature de son créateur sont indissociables, quelle que soit l’époque de son exécution. La signature est donc la marque d’une création unique. Sans celle-ci, une œuvre n’a pas d’identité, comme ces statues grecques qui ne portent que le nom du lieu où on les a découvertes.

Une question de renommée

Certains collectionneurs vous diront fièrement qu’ils possèdent un tableau de tel artiste, de telle période, et qu’il s’agit d’une valeur sûre. Si vous leur demandez s’ils admirent le tableau pour sa beauté ou pour sa valeur marchande, leur réponse fera indéniablement référence à sa signature. Celle-ci confère à l’œuvre une aura qu’on ne saurait remettre en question, surtout quand l’artiste est mort et que ses créations sont exposées dans un musée.

Picasso, Dali, Riopelle, voilà des valeurs sûres, leur signature donnant à leurs œuvres leur notoriété respective. Est-il incongru de se questionner sur la valeur esthétique de certaines créations, même signées par des artistes connus ? Quelle serait la valeur d’un grand tableau monochrome de Barnett Newman qui ne porterait pas sa signature ? Qu’on le veuille ou non, la signature de son créateur donne inévitablement sa pertinence et sa valeur marchande à un tableau.

Une question de production

Certains artistes écoulent toute leur production, y compris des éléments moins réussis. D’autres ne laissent sortir de leur atelier que les créations qu’ils considèrent comme des œuvres accomplies. Un collectionneur avisé se doit donc d’être sélectif quand il veut faire une acquisition d’une certaine importance.

Cette question de signature se pose encore plus quand il s’agit d’œuvres à tirages multiples comme les gravures, les lithographies ou les sérigraphies. La signature de l’artiste sert alors à confirmer qu’il reconnaît chaque épreuve comme étant sa création, héritage d’une époque où les tirages, obtenus par des moyens artisanaux, n’étaient pas parfaitement identiques. Dans ce contexte, une gravure tirée à 20 exemplaires n’a pas la même valeur qu’une autre tirée à 200. La signature de l’artiste peut donc être garante de son authenticité sans pour autant être un gage de sa valeur.

La qualité des reproductions d’œuvres d’artistes connus atteint aujourd’hui un degré de perfection inégalé notamment avec le procédé d’imprimerie à jets d’encre appelé « giclée », lequel peut reproduire plusieurs nuances de couleurs et même de textures. Le résultat est étonnant et très proche de l’original. Ces procédés rendent ainsi accessibles à tous des œuvres qui ne le seraient pas autrement. À l’époque de l’éphémère, l’art n’échappe pas aux tendances de la consommation, où se confondent parfois art et décoration.

Une question de prix

Que devrait-on retenir de tout cela ? Que le coup de cœur devrait être le premier critère à considérer puisque l’œuvre convoitée fera partie de notre vie de tous les jours. Comme dans un rapport amoureux, on n’imagine pas le jour où on pourra s’en lasser. Toutefois, l’éblouissement devant la beauté ou l’émotion que suscite un tableau ne devrait jamais se transformer en aveuglement, quelle que soit la signature de son créateur.

Il y a lieu de considérer la signature d’un artiste non seulement parce qu’on aime sa façon de créer, mais aussi pour déterminer si le prix demandé est justifié par la renommée attachée à cette signature. Certains critères devraient être considérés tels que son âge, son originalité, sa production, sa diffusion et son rayonnement. Pour des achats plus importants, le coup de cœur devrait être appuyé par une recherche auprès de personnes compétentes, capables de donner une opinion éclairée. Certains consultants et galeristes se sont construit une réputation qui dépasse celle du simple commerçant. N’hésitez pas à les consulter !

Texte de Paul Carbonneau

 

 

 

On raconte qu’un jour où Picasso se trouve dans un café, il se fait aborder par des admirateurs. Pour leur faire plaisir, il exécute sur place un petit dessin et le leur remet…

René Gagnon

Atteindre l’intemporel

Peindre un pays

« J’ignore si mes tableaux sont surréalistes ou pas, mais je sais qu’ils sont l’expression la plus franche de moi-même. »Frida Kahlo

Devant moi, l’homme se tient droit comme un chêne. Les mains sont immenses. La chevelure hirsute à la Albert Einstein. Un regard profond où l’on débusque les joies les plus grandes et les affres de l’expérience humaine. René Gagnon négocie depuis 86 ans avec les aléas de la vie, dont 67 ans avec les démons de la création.

Sur la table du resto, les photographies contenues dans son livre défilent. Ici, à la pêche avec Riopelle, Paul Rebeyrolle et Stanley Cosgrove. Une autre avec Alfred Pellan, lors d’une exposition à Paris. Merci à la vie d’avoir mis sur ma route la création de René Gagnon ! S’agit-il du secret le mieux gardé de l’histoire de l’art du Québec !

Marc-Aurèle Fortin, Rousseau, Ayotte et autres

Tout en procédant d’un hasard merveilleux, la venue à la création de René Gagnon fut toute simple. Voué sans conviction à prendre a relève sur la ferme natale, au village de Sainte-Anne de Chicoutimi, voici que son oncle, René Bergeron, agent influent du milieu des arts visuels, invite les artistes qu’il représente à peindre le grandiose du Saguenay et de la Côte-Nord. Les Marc-Aurèle Fortin, Cosgrove, Albert Rousseau, René Richard, Rodolphe Duguay, Léo Ayotte, furent les premiers peintres rencontrés par Gagnon à l’Anse-à- Benjamin, près de son village.

« J’adorais les voir capter la lumière, chacun à sa manière, souvent tirée du même paysage mais toujours avec une atmosphère et quelque chose de très personnel. Autour du repas du soir, ils s’autocritiquaient. On y parlait aussi beaucoup de l’avant-garde abstraite de Borduas et de la figuration surréaliste de Pellan. Moi, je me faisais tout petit. J’écoutais. Marc-Aurèle Fortin, il était mon préféré entre tous. La féerie dans le feuillage des arbres, les harmonies lumineuses provenant des supports peints en gris ou en noir ; j’adorais la liberté qu’il prenait à transformer les éléments du paysage pour les rendre encore plus expressifs. »

Baie Sainte-Marguerite sur le Saguenay

Baie Sainte-Marguerite sur le Saguenay

Peindre le pays

« J’aime ce pays, j’en suis plein et ce qui déborde de ce trop plein, c’est ma peinture, mon expression. »

Son père étant persuadé que son fils allait reprendre les rênes de la ferme, la nuit, René Gagnon peint. Acculé à l’évidence, son paternel, résigné, lui offre un coffret de peinture. Dans l’enthousiasme de peindre, sa vie amoureuse turlute ! René se marie et devient rapidement à son tour père de cinq enfants. Pour subvenir aux besoins de sa famille, il travaille chez Alcan, une entreprise de production d’aluminium à Chicoutimi. Sauf que le désir de peindre à temps plein le ronge toujours. Entre-temps, il dut s’éloigner du clan familial pour dénicher des acheteurs et des collectionneurs à travers le Québec. « Puis je suis parti en aventurier à New York. Des galeristes m’ont propulsé dans le monde de l’art et des célébrités. J’aurais pu y faire carrière et connaître la fortune. Mais je suis revenu au Québec pour mes enfants, même si j’y menais une vie cinq étoiles, sans une cenne en poche. »

Vint par la suite l’aventure d’une galerie à Montréal, puis les voyages à travers le monde. De fait, Gagnon peut se glorifier d’avoir fait connaître l’immensité de nos espaces et la beauté indicible des paysages québécois lors d’expositions présentées aux États-Unis, en France, aux Bahamas, au Maroc, aux Philippines, en Chine, à Taiwan et en Malaisie, avec un succès dépassant la commune mesure.

Aurores Boréales

Aurores Boréales

Son art et retour à l’Anse-de-Roche

Parlons d’une peinture issue de l’incessante recherche permettant d’établir une communauté d’esprit avec les peintres qui se livrent avec enthousiasme à l’abstraction gestuelle et lyrique. Ajoutons cependant qu’à l’étalement instinctif des couleurs à la spatule, on sent chez Gagnon un principe d’organisation liant les masses et les saillies, le ciel et la terre, donc. Or, s’il recourt à l’usage du pinceau de soie pour rehausser l’effet heureux des glacis, devant ses toiles, l’on songe à un monde en mouvance constante et dans lequel des cascades d’eau traceraient sur la terre, dans le froid et la lumière, les sillons de clarté d’un exceptionnel visionnaire. Vivant au jour le jour, après une période de maladie, René Gagnon est de retour en son domaine de L’Anse-De-Roche. Les projets pullulent, dont une toile de dimensions monumentales. Va sans dire que l’artiste peintre et son épouse, Claire-Hélène Hovington, seront ravis de vous recevoir, sous invitation seulement, au Musée René Gagnon. info@renegagnon.com

De rêve et de paysages

Soulignons la sortie de la biographie complète du peintre sous le titre De rêve et de paysages. Il s’agit d’un formidable ouvrage de 200 pages offrant généreusement 48 photographies des oeuvres du peintre, des citations et des clichés de parties de pêche en compagnie des Riopelle, Cosgrove et bien d’autres. Le tout signé Christine Gilliet qui, avec minutie et sensibilité, a su mener à terme ce projet après trois années à recueillir les souvenirs et propos de René Gagnon. Pour acheter le livre, on contactera l’artiste par courriel à info@renegagnon.com ou via la Galerie 203 : 514 439-4203 ou au 514 261-0899


 Texte de Michel Bois

Devant moi, l’homme se tient droit comme un chêne. Les mains sont immenses. La chevelure hirsute à la Albert Einstein…